Afrique, la bombe de la natalité

Source Sputnik

Du 12 au 14 novembre, à Nairobi, la communauté internationale fêtera les 25 ans de la Conférence internationale sur la Population et le Développement. Interrogé par Sputnik, Mabingué Ngom, directeur du bureau régional de l’UNFPA pour l’Afrique de l’Ouest et centrale, fait le point sur la situation explosive au Sahel en termes de fécondité.

La démographie est toujours une bombe en Afrique et l’un des freins au développement du continent. En direct de Dakar, Mabingué Ngom, directeur régional pour l’Afrique de l’Ouest et Centrale du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), fait le bilan en exclusivité pour Sputnik des progrès accomplis en la matière dans sa zone, l’une des plus à risque en Afrique à cause de taux de natalité parmi les plus élevés de la planète, comme au Niger.

Pourtant, même dans ce pays, grâce aux partenariats que le bureau régional de l’UNFPA a développés avec des leaders religieux et les autorités politiques, y compris le Président nigérien Mahamadou Issoufou, des changements notables commencent à se produire dans la perception des populations quant au nombre d’enfants souhaitable.

Ne se déclarant «ni optimiste, ni pessimiste, mais pragmatique», cet Onusien sénégalais passe son temps à sillonner sa zone pour sensibiliser les femmes et les jeunes sur les questions liées à la santé de la reproduction. À chaque rencontre avec les populations, il est le premier à briser la doxa de la fécondité. Malgré tous les écueils, à commencer par le manque de fonds pour véritablement opérer un virage dans cette zone en proie aux attaques terroristes et où les jeunes sont les premiers exposés, il veut néanmoins croire que les Sahéliens parviendront, eux aussi, à renverser la tendance d’une démographie galopante pour s’assurer un développement durable. «Il y a plus de convergence avec les perceptions des Européens que ces derniers veulent bien le croire», martèle-t-il.

Pour la première fois de son histoire, le continent est en effet en mesure de capturer son «dividende démographique» du fait de l’inversion, lente, mais inexorable, de sa pyramide des âges entre actifs et inactifs. Alors que la population en âge de travailler constitue environ 65% de la population mondiale et près de 70% en Asie de l’Est, ce pourcentage tombe à 54% en Afrique subsaharienne.

Décrit par l’UNFPA comme «une hausse de la productivité économique qui se produit lorsque le ratio de la population active s’accroît par rapport au nombre de personnes à charge», la capture de ce dividende démographique pourrait permettre aux 54 pays africains de réconcilier une démographie, jusqu’ici galopante, avec une croissance économique véritablement inclusive. Les «Tigres» asiatiques qui y sont parvenus au siècle dernier en ont d’ailleurs tiré une augmentation de leur PNB de près de… 1.500%, une fois les investissements multisectoriels et ciblés faits pour accompagner la transition démographique.

Pour que les femmes de l’Afrique de l’Ouest et Centrale puissent espérer échapper un jour aux méfaits de l’excision, aux mariages précoces ou aux grossesses rapprochées non désirées, se traduisant bien souvent par un taux élevé de décès de la mère et du nourrisson –autant d’objectifs prévus  dans les 17 objectifs de développement durable (ODD) à l’horizon 2030 par les Nations Unies–, il faudra une aide financière plus importante et mieux ciblée. Aussi Mabingué Ngom en appelle-t-il aux partenaires occidentaux, à commencer par les Américains qui ont suspendu leur financement à l’UNFPA, l’accusant de chercher à faire de la régulation des naissances.

«Une analyse stratégique de la situation explosive dans cette zone, si rien n’est fait pour aider les pays sahéliens à maîtriser leur natalité, devrait néanmoins en faire réfléchir plus d’un!», rétorque-t-il se disant persuadé que les États-Unis vont revoir leur position «très vite».

Au-delà de ces questions politiques, pour parvenir à toucher ce fameux «dividende démographique», le moyen le plus radical serait un contrôle généralisé des naissances, mais il est difficile d’appliquer une telle mesure en Afrique pour des raisons culturelles et religieuses. C’est pourquoi l’UNFPA a choisi la méthode douce, mais aussi de développer un maximum de partenariats avec des élites locales (leaders religieux, chefs de village, associations de jeunes et de femmes, etc.), en plus de la mobilisation au niveau des gouvernements et de certains chefs d’État.

Au Sahel où le taux de fécondité reste parmi les plus élevés au monde (entre six et sept enfants par femme), la communauté internationale est mobilisée depuis de nombreuses années à cause de la menace djihadiste. Même s’il est de plus en plus rare de trouver des familles très nombreuses dans des pays comme l’Afrique du Sud, le Botswana, le Kenya, de plus en plus, voire le Ghana, à l’échelle du continent, le taux moyen de fertilité, de 4,85 enfants par femme, baisse très lentement. Il a fallu vingt ans à l’Asie, entre 1972 et 1992, pour passer de cinq à trois enfants par femme. En Afrique, ce seuil ne devrait pas être atteint avant 2054, avec le risque de neutraliser les effets de la croissance et de voir se refermer le «piège de la pauvreté» si des mesures urgentes ne sont pas prises pour améliorer l’éducation et la santé tout en investissant dans l’emploi des jeunes.

En 1994, au Caire, la Conférence internationale sur la Population et le Développement (CIPD) avait permis d’adopter un programme d’action reconnaissant que l’égalité des sexes et le droit à la santé sexuelle et de la procréation étaient essentiels pour réduire la pauvreté et promouvoir le développement. Pour la première fois, ce texte comportant près de 200 objectifs, adopté par 179 pays, avait clairement établi un lien entre statut des femmes et démographie, constituant une rupture avec l’approche précédente de contrôle démographique «aveugle au genre».

Cette année, du 12 au 14 novembre, gouvernements, défenseures des droits de l’homme, organisations de santé, femmes et jeunes activistes se réuniront au Kenya pour le Sommet de Nairobi, afin d’exiger des engagements clairs pour faire progresser les objectifs de la CIPD, qui peine encore à réunir les fonds adéquats. Certes, en un quart de siècle, des progrès ont été enregistrés avec un taux de prévalence de la contraception en augmentation (+25%). Le taux de natalité chez les adolescentes a également baissé et la mortalité maternelle mondiale a chuté. Mais pas en proportion égale partout et encore moins en Afrique. D’où le choix de Nairobi  pour célébrer les 25 ans de la CIPD afin de rappeler que des centaines de millions de femmes, à travers le globe, n’utilisent toujours pas de contraception moderne pour éviter les grossesses non désirées et que les objectifs mondiaux de réduction de la mortalité maternelle n’ont pas été atteints.

De son côté, l’UNFPA, fêtera à cette occasion les cinquante ans de sa création. Dans le plan stratégique quinquennal (2018-2023) qu’elle a présenté sitôt après sa nomination, le 3 octobre 2017, Natalia Kanem, la directrice exécutive au plan mondial de l’UNFPA, a fixé trois objectifs précis:

«Zéro décès maternel évitable; zéro besoin de planification familiale non satisfait et l’élimination de toutes les formes de violence contre les femmes et les filles, y compris les pratiques traditionnelles préjudiciables telles que les mutilations génitales féminines ou les mariages précoces», a-t-elle prôné à son arrivée à la tête de l’UNFPA.

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